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Textes expos2019-03-15T18:38:37+01:00

marieAvril 2006 Exposition au Temple du goût, Nantes

Ecrire pour accompagner le travail, donner une forme à la pensée du travail.
Il y a moi. L’autre. Entre moi et l’autre la possibilité du ET. C’est difficile. Incontournable. Travailler le ET. L’essentiel. Lever une à une les peaux de terre qui donneront peut-être la révélation. Scruter l’enfoui par là-dessous. Plus je creuse, plus c’est flou. Je retourne en surface et je regarde. Je vois des failles, beaucoup. ET doit naître entre ça : une corde tendue au-dessus du vide, du lien pour la respiration. Je suis née d’une béance, d’une déchirure, une faille profonde qui m’a projetée dehors avec toute l’eau dans laquelle j’étais. L’autre aussi. Depuis le jour de l’expulsion, on se creuse et on tisse pour ne pas retourner au noir.

Les travaux présentés ici ont été réalisés de février 2003 à mars 2006
La même recherche les anime et les lie : la quête de l’UN dans le DEUX, de l’unité dans le multiple, de l’unique dans le plusieurs, la question centrale demeurant le point de contact, l’espace plus ou moins ténu qui fonde la relation, l’interstice laissant ou non aller la lumière, définissant des espaces de silence, des zones de vide par là où l’échange peut avoir lieu ou ne pas avoir lieu.
Il y aussi les failles qui sont le signe de l’humain et le problème d’Antigone qui pose celui de tous, hommes et femmes, mères et enfants, pères et fils, pères et filles, enfant et vieillard, tous dans leurs identités et leur liens complexes.
« Le Temple du Goût, avril 2006 »

Avril 2008 Exposition à l’Atelier Alain Le Bras, Nantes

Il y a quelques années, j’ai acheté à Emmaüs une grande photographie datant de 1903 figurant une fillette anonyme qui aurait pu être l’arrière arrière grand-mère de ma propre fille. Cette rencontre de hasard fut le déclencheur de nouveaux questionnements sur la problématique du lien qui est au cœur de mon travail plastique. Mes sculptures de terre cuite, mes plâtres dessinés-gravés, mes toiles, mes séries photographiques, mes vidéos, mes robes et mes cahiers cousus interrogent la transmission transgénérationnelle et le lien de l’humain au monde : son désespoir à n’être toujours qu’à peine là, sa solitude extrême, son fol espoir qui le pousse à se tordre le cou, à haranguer, vitupérer, exiger pour recevoir signes de là-haut. Et à se relever sous les coups du silence pour se faire bâtisseur de sable au-dessus du vide. Car là, dans la lignée inventée, réside son seul choix, son unique chance de survie.
« Atelier Alain Lebras, avril 2008 »

Mars 2009 Exposition à la galerie du Rayon Vert, Nantes

En avril 2008, je présentais mon travail sur la transmission à l’atelier Alain Lebras à Nantes. J’avais amorcé depuis plusieurs mois un travail de collecte de paroles auprès de proches volontaires. Le contrat était le suivant : Je leur demandais de me présenter un objet qui dans leur histoire particulière signifiait la transmission quelle fût transgénérationnelle ou non. Je les enregistrais racontant l’objet, justifiant leur choix. Au fil de l’échange ils parlaient de leurs liens profonds à celui, celle ou ceux d’avant auxquels l’objet se trouvait affectivement, psychiquement attaché. Suite à l’entretien, je transcrivais la parole donnée sans rien y changer et je leur demandais de bien vouloir recopier l’échange sans le modifier sur un papier spécialement conçu à cet effet. Que ces traces écrites conservent leur part d’oralité, qu’elles rendent compte au plus près de la parole transmise et vivante, d’une confiance accordée peut-être. Je cousais ensuite au fil rouge un cahier contenant la parole donnée, les photos remises et racontées, celles aussi que je faisais de l’objet apporté et des mains de la personne prises en train de dire. Les objets, les images associées me faisaient l’effet d’ancres à souvenirs drainant dans leur sillage tout un monde vécu de chair et de sang, de rêves et de souffrances, de couleurs, d’odeurs et de chemins parcourus. Tout cela tenu en vie par la parole. Raconter. Raconter pour rendre présent. La parole et l’image ensemble afin que nous puissions prolonger nos mythes. Nous sentir légitimes et continuer la route à notre tour, conscients du terreau.

C’est dans l’espace des cahiers de la transmission que nous nous sommes rencontrées avec Françoise P. Le jeudi 17 avril 2008. A 10h00. Ce jour-là, Françoise est venue à l’atelier Le Bras raconter ses objets : un bougeoir de piano, un livret de chansons anciennes, des photographies, des lettres de famille. Françoise est venue là et de fil en aiguille s’est formée l’histoire de Marie et Camille ses tantes, tondues après la guerre. Marie, sauvagement lynchée par ceux de son village, coupable d’avoir aimé un Bosch. Marie, bannie et emprisonnée pendant 5 ans, accusée à tords d’avoir dénoncé un résistant (elle fut innocentée par la justice à sa sortie de prison, le coupable s’étant révélé puis pendu). 5 ans de sa jeune vie de femme. Enfermée. La chevelure qui peu à peu repousse et avec elle la hargne de vivre, la violence subie refoulée mais toujours là et le secret et la honte qui plombent. Ces années-là cachées à ses fils et sa fille. Et moi avec mon fil et mon aiguille qui coud, qui noue, qui me lie à l’histoire, qui tente de lui donner une forme, un corps plastique comme un hommage rendu. Faire entendre le cri sourd qui hurle dans la gorge silencieuse de Marie et qui pleure encore dans celle de Léon le frère vivant, de Françoise la nièce, de Mélodie la petite nièce et de Rose Marie, la fille pour qui le secret vient d’être levé. Décoincé ce cri là, le rendre éminemment présent, dérangeant questionnant et le faire entendre maintenant plus que jamais pour donner voix à d’autres cris rentrés. Cris d’aujourd’hui retenus derrière des grilles de burka, des murs d’appartement. Cris étouffés par le crépitement des flammes. Cris coupés par le tranchant de la machette. Cris stoppés par un sexe brandi et enfoncé dans la gorge forcée. Cris de folles, de sorcières, de putains, de paralytiques, de syphilitiques, d’adultères, de lapidées, de vitriolées. Cris de mères, de femmes, de fillettes.

Tendre l’oreille. Essayer de saisir cette litanie lointaine et sombre avec son flot d’imageries tristes. Et la poser doucement sur la toile pour en faire vibrer chaque fibre. Délicatement en imprimer la terre. Avec poésie et douceur pour rendre la chose regardable, empêcher la fuite. Et alors, alors, tout simplement donner à toute cette misère enfin reconnue une voix d’ensemble forte, l’allure d’une symphonie.

Tel pourrait être le rêve de l’artiste…

Mon travail plastique aborde la tonte comme pratique tortionnaire et moyenâgeuse interrogeant le rapport de domination masculin-féminin. La tonte est une tragédie supposant ses rites, exprimant un rapport de force entre un désir d’exister et le danger représenté par ce désir là. Elle interroge la folie collective qui l’accompagne, la responsabilité de chacun dans sa non-réactivité à l’événement et suggère la douleur toujours active d’une transmission faite souvent dans la honte et le secret. Réinterroger le passé pour que l’avenir soit possible.

« Les tondues », exposition Galerie du Rayon vert

 

Mai 2012 exposition à l’Atelier Alain Le bras, Nantes

En mettant vos pas dans ceux des enfants, vous entendrez peut-être la petite musique de l’histoire qui vous est contée ici. Une histoire de terre et de cendres, lointaine et si proche. C’est un peu de l’histoire de Nous, qui n’en finit pas de chercher sa propre fin comme le vieux serpent qui se mord la queue. Et qui une fois œuvrée la destruction, trouve néanmoins le ressort qui le fait se dresser encore pour tenter le sauvetage.

« Et je vis mais j’ai été mort »
Apocalypse de Jean

Comme l’archéologue gratte la terre pour faire émerger les images des Anciens et nous faire entendre la chanson triste ô combien familière, Notre musique *, j’ai fouillé le sol et j’ai trouvé les textes anciens de peu de foi en l’homme qui attisent les haines.

Et je les ai brûlés.

Et j’ai imaginé de nouvelles pages vierges de tout récit pour de nouvelles histoires belles à vivre aux enfants de demain.

J’ai écouté les voix des Hommes. Elles pouvaient être belles.

Puis j’ai montré la violence dans la chevelure tondue, la douleur inscrite aux yeux des touts- petits. J’ai ramassé les jouets brisés et je les ai pansés pour que vous en soyez témoins et pour raviver le serment : « Plus jamais ça ».

Il faisait froid. Il faisait sombre. Je ne savais plus quoi faire.
Alors j’ai soufflé sur le tapis de cendres.

J’ai cherché, j’ai regardé et sur la route* j’ai découvert la tache, petite, de couleur qui réanime la fin du récit de Mac Carthy : une simple fleur des champs émergeant de toute sa force étrange dans l’immensité de cendres et de neige grises.

Aux pieds de la mère et de l’enfant, j’ai planté le myosotis.
« Vergiss mein nicht », dans la langue des poètes allemands, « ne m’oubliez pas ».

« L’âme des pères, qui tant de siècles, souffrirent et moururent en silence, revint dans les fils_ et parla. » (Michelet)

L’âme des pères, l’âme des mères, ce sont elles qui hantent nos voix de filles et de fils d’aujourd’hui.

Et c’est de leurs cendres que nous avons à renaître.
La poésie en plein cœur.

 

* Jean Luc Godard, Notre Musique, 2004
* La route, Cormac Mc Carthy, 2006

 

Mars 2013, exposition au Rez de Chaussée, Nantes

Il y a quelques années, madame G. est allée à Auswitch-Birkenau. Elle s’est rendue au bord de l’étang du souvenir.
Lit de cendres, il était couvert de roses. C’est ici même qu’elle découvrit à fleur de terre un petit bouton de rien du tout.
Une petite chose ronde d’un blanc jauni dont la substance s’apparentait à l’os. Ce bouton minuscule semblait lui tendre la main. Elle s’est accroupie, a ramassé le bouton, s’est bien gardé de retirer la terre qui l’enveloppe encore aujourd’hui.
De ce bouton de chair et de cendres qui est venu jusqu’à moi par l’histoire transmise, j’ai fait la pièce maîtresse de l’installation présente. Car par delà l’objet si précieux je vois la robe de la fillette sur laquelle, peut-être, il fut cousu. Je vois une main qui se tend au-dessus du temps et dans sa suite, des générations de mains qui ici furent brûlées, d’innombrables noms à tout jamais perdus et qui aujourd’hui semblent faire signe pour se rappeler à la vie et à nos mémoires défaillantes.

Pour moi il s’agira toujours d’attraper cette main et de rendre hommage et dans cet acte là, de donner à l’acte de transmission son poids et sa nécessité.

 

Février 2014, exposition à la galerie du Rayon Vert, Nantes

J’ai rencontré Gilbert un après-midi de juin. C’était le 20 à 15h00. Nous avions convenu au téléphone que je le rejoindrais chez lui en face du Parc des Princes non loin de la Porte de Saint Cloud.

A 15h00 juste je sonnais à sa porte.

C’était la seconde fois que je rencontrais un ancien déporté des camps de la mort : un homme qui avait été un temps en situation

EXTREME

De tout

Vie mort amour haine amitié sauvagerie art foi espoir désespoir absurde espoir à nouveau

ABSURDE finalement.

Aller vers Gilbert ce jeudi parisien, c’était tenter un rapprochement avec ce qui fut vécu là-bas. Glisser un œil immensément écarté par le trou de la lorgnette et regarder l’homme dans son fond.

B 3951

Ce tatouage sur le bras de Gilbert

Un encrage vie-mort pour toujours

Oublie ton nom avant n’existe pas

Tes racines c’est la cendre

Partir de là

S’ancrer à ce lieu « d’avant la géographie *»

Accepter la mise-à-nu ahurissante

De l’homme dans son pire et son meilleur

Décider que cet inouï-là donnerait « la mesure de nos jours*» présents et à venir

Et en toute conscience, alors,

A cœur et à corps volontaires

Affirmer le désir d’Etre là

En vie

Pour les beaux yeux du monde.

Et l’absurde en bandoulière

Tendre une oreille attentive aux REVES des enfants d’aujourd’hui.

 

*Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra , La mesure de nos jours

 

Octobre 2015, Hommage à Etty Hillesum, centre André Neher, Nantes

« Si l’on voulait donner une idée de la vie de ce camp, le mieux serait de le faire sous forme de conte. »

 

C’est du camp de Westerbork, Drancy hollandais, qu’Etty Hillesum écrit cette chose étrange.

Quelle forme du récit en effet serait à même de rendre compte de l’extraordinaire des situations endurées, de l’irréalité du temps, de l’espace en ce territoire de l’improbable?

 

Charlotte Delbo en fut. Elle en revient. Elle inventa LA langue pour nous dire.

L’Histoire conduisit Etty dans le hors champ d’Auschwitz. Elle n’en revint pas et ne put écrire le conte au coeur duquel elle été avec tout ce peuple d’humains perdus.

Aussi pour lui rendre hommage ai-je choisi de la figurer en personne merveilleuse: avec des bois de renne sur la tête qui lui font la mine haute et courageuse.

Etty aimait immensément la vie pour sa beauté qu’elle savait lire dans le détail des fleurs, des arbres, des êtres… pour le sens qu’elle y décelait par l’amour de son Dieu et celui sans cesse réaffirmé des hommes.

Du mauvais conte qui lui fit traverser le pays de la cendre et des larmes, Etty ne revint pas certes. Mais victorieuse elle le fut au bout du compte. Car les écrits qu’elle nous a laissés, qui sont d’une grande universalité, d’une liberté inouïe, d’une profonde actualité, font d’elle un esprit vivant. Ce qui fut vécu ne le fut pas en vain. Etty dans les terribles épreuves traversées mena une quête qui l’amena à construire un sens au monde. En écrivant ce chemin sinueux parfois difficile mais incontournable, elle nous livre généreusement sa découverte, elle nous montre qu’il appartient à chacun de creuser sa voie pour éloigner les frontière intérieures, augmenter le bonheur qu’il y a à vivre. Malgré tout.

Comme Charlotte Delbo, elle nous redonne la mesure de nos jours. Car le monde dont elle ne cesse de clamer la beauté, l’amour fou, aux portes de l’enfer, c’est le nôtre.

Etty, porteuse d’humains

Ceux de son temps.

Et ceux du nôtre.

 

Octobre 2015, BHN, LYON III,  université Jean Moulin

Depuis plusieurs années, j’ai entrepris un travail de collecte de paroles auprès de personnes qui acceptent de témoigner de la transmission via un objet dont elles racontent le legs, l’histoire. Ces rencontres ont donné naissance à des cahiers plastiquement en lien avec leur contenu. Ces ouvrages sont là, à disposition, pour témoigner de l’humain dans ce qu’il a de particulier et d’universel: gestuelle, pensée, cruauté, beauté…

 

L’installation présente s’est resserrée autour d’histoires qui se sont déroulées dans la période 39-45. 

 

Histoire 1: celle de mon vieil ami Gilbert Weil, arrêté par la Gestapo à Lyon place Bellecour, en mai 44, déporté à Auschwitz à l’âge de 23 ans jusqu’en mars 45 parce que Juif. C’est la première fois que Gilbert fait entendre sa voix.

Histoire 2: Marie et Camille, 2 soeurs, jeunes femmes émancipées vivant en 39 dans un petit village près de Nantes. Cheveux courts, motardes, musiciennes toutes 2 comme on peut l’être dans une famille où tout le monde joue d’un instrument d’une manière ou d’une autre. Chacune tombe amoureuse d’un soldat allemand de la Force ennemie. Tondues, lynchées en 45 par la vindicte populaire. L’histoire arrive par l’entremise d’un chandelier de piano…

Histoire 3: Olivier Tric a 8 ans quand il assiste bien malgré lui à la tonte d’une jeune femme sur le chemin de l’école. Presque 70 ans plus tard, le souvenir en est encore cuisant. Et c’est un flot de larmes irrépressibles qui lui coule systématiquement des yeux à son évocation.

Histoire 4: Marguerite dite « la Veuve Bodiguel » femme aimante d’Yves Bodiguel, héros national, cofondateur du mouvement de résistance Libération-Nord en Loire Inférieure. Arrêté par la Gestapo en mai 44 dans son usine du Carnot à Nantes où il était syndicaliste. Déporté au camp d’extermination de Neuengamme au nord de l’Allemagne jusqu’en mai 45. Mort 2 jours après la Libération du camp sous les bombes anglaises suite à une marche de la mort. Dégât collatéral diront les Anglais…

A 32 ans Marguerite qui vient d’accoucher du 5 ème petit en l’absence du père tant aimé lui écrit des lettres d’amour et d’angoisse. Faute d’adresse, elles ne lui parviendront jamais et resteront consignées dans ce petit cahier d’écolier où l’encre violette par endroit a coulé comme coulent les larmes du chagrin, de la fatigue, de l’ inquiétude.C’est par le fils, Yves Bodiguel dit « Ti T’Yves », 75 ans, qu’elles nous sont arrivées.

 

En ces temps tourmentés de guerre qui font se presser des milliers d’enfants, de femmes, d’hommes au péril de leurs vies aux portes de chez nous, appréhender ces histoires d’une période passée tout aussi tragique peut redonner la mesure de nos jours.

 

Je vous laisse découvrir ces histoires de vies cousues au fil rouge. Vous en entendrez peut-être d’autres, innombrables, bruire dans le sillon des robes faites de milliers de boutons glanés deci celà, qui à leur manière, témoignent aussi de l’intime de chacun…

 

Juin 2016,  Site des Renaudières, Carquefou (44)

Ils étaient 3 petits enfants juifs nés dans les années 30: Jacqueline et Jean à Paris, Marc dans la ville de Lyon. Ils s’appelaient Milecki, Sledzianovski, Schwartz. Leurs familles polonaises avaient migré en France dans le premier quart du 20ème siècle, fuyant comme tant d’autres à l’époque la misère, les persécutions, les pogroms, les ghettos, les épidémies…

Leurs parents sans fortune étaient devenus tailleurs. A Paris ils fréquentaient le Marais.

Ces trois enfants ne se connaissaient pas. La guerre allait leur donner un destin proche: du haut de leurs 7-9 ans, ils devinrent tous les 3 les proies à traquer d’un régime fou de haine qui les contraignit à entrer en clandestinité seuls ou avec leurs proches pour échapper à la déportation et aux gaz. Tant d’enfants plus petits ou plus grands furent contraints au même sort. On les mit sur les routes, dans des trains, sur des charrettes. On leur intima d’oublier leurs noms, leurs prénoms, leur passé. Certains en oublièrent leur langue. Ils se retrouvèrent en institutions laïques ou religieuses, durent s’acquitter de prières chrétiennes. On les plaça dans des maisons d’enfants, dans des fermes. Ils furent parfois privés d’école. Souvent citadins ils découvraient un nouvel univers dont ils n’avaient pas les codes: le monde rural. Il fallait s’adapter. Des familles rémunérées s’occupaient d’eux, parfois sans entrain, là les enfants se sentirent très malheureux, parfois avec un vrai amour. Ceux là risquèrent leur vie pour les sauver et devinrent ceux qu’on appela Justes. Leur maison, leur affection furent un bienveillant refuge avec lequel souvent les enfants restèrent en lien longtemps après la guerre. Parfois durant leur vie entière.

 

Quand les vents mauvais cessèrent de souffler sur l’Europe, on intima à tous ces enfants qui avaient eu la chance d’en réchapper de taire leurs souffrances. Se plaindre était déplacé. Tant d’autres étaient morts dans des conditions atroces. Quasi inexistantes furent les familles totalement épargnées. Jacqueline, Jean et Marc gardèrent donc en eux le chagrin de l’enfance dérobée avec son lot d traumatismes et d’empêchements. Ils devinrent bien tardivement eux aussi les victimes reconnues de la Shoah. Une association ds enfants cachés fut créée en 1990. L’Allemagne leur proposa une indemnisation en guise de reconnaissance du préjudice moral, physique, social subi.

 

A force d’images, de musique, de fils, de boutons, de lumières, de volumes, l’installation présente fait relais: elle redonne la parole à ces enfants cachés qui en furent privés, elle les laisse être les guides de leur propre histoire, cousue au fil rouge dans les cahiers de la transmission. Les entourer du corbeau et du renard, de la chèvre et des biquets, des 3 petits cochons… c’est ici symboliquement leur rendre la part d’enfance spoliée.

 

En tombant le masque à la fin du chaos, il a fallu pour ces enfants revenir à la vie, se réidentifier. Retisser le temps, récupérer le fil de l’histoire interrompue, relancer la machine à vivre sans crainte.

 

« On voulait vivre, vivre! « , dit Marc.

 

Ainsi ces petits d’homme aux histoires douloureuses seraient-ils là comme des éclaireurs nous montrant notre possible capacité à résister.

Mai 2017, Le Temple du Goût , Nantes

« Ça me regarde… »

En janvier 2017 je suis entrée en résidence à l’université Jean Moulin Lyon 3 pour y mener un travail artistique sur l’art, la mémoire, la transmission. Dans ce cadre, poursuivant ma collecte de la parole survivante, j’ai rencontré trois grands messieurs qui aux temps de l’enfance furent de véritables super héros pour de vrai et sans costume. Tous les trois sont liés à l’histoire de la colonie des enfants d’Izieu au coeur du présent travail à Lyon. Samuel Pintel, 6 ans, passa 2 mois à la colonie avant d’en être « sorti » par des amis de ses parents. Paul Niedermann, 15 ans, y cultiva quelque temps le potager avec Théo Reis, son grand ami, qui disparut dans la tourmente. Paul fut exfiltré vers la Suisse avant le 6 avril. Alexandre Halaunbrenner perdit à Izieu ses deux petites soeurs Mina et Claudine qui avaient été placées là par l’OSE (Oeuvre de Secours aux Enfants) pour les protéger. Elles avaient 5 et 8 ans. Elles n’en revinrent jamais. En 1972 leur maman Ita-Rosa partit avec Beate Klarsfeld en Bolivie pour demander à la junte militaire en place  l’extradition de Klaus Altmann alias Klaus Barbie.

Barbie fut condamné pour crime contre l’Humanité en 1987 car preuve fut trouvée qu’il avait de son propre chef fait « liquider » la colonie des enfants d’Izieu lorsqu’il en ordonna la rafle puis la déportation à Auschwitz le 6 avril 1944.

Ce furent 44 petits gamins et adolescents de 4 à 17 ans qui furent arrêtés, déportés avec 7 de leurs accompagnants. Seule Léa Feldman, 26 ans,  revint de l’enfer d’Auschwitz.

Cette histoire terrible d’enfants traqués puis mis à mort recèle un savoir pour nous aujourd’hui et un fois encore j’aimerais en dégager un lumière afin que ces 44 là entre autres ne soient pas morts totalement pour rien.

A l’heure où les témoins incarnés de cette histoire inouïe disparaissent les uns après les autres, il importe de questionner la place que peut prendre l’art dans la préservation et la transmission de cette mémoire fondatrice.

Paul Niedermann dit:

« Dans un livre d’histoire, vous ne trouverez jamais l’émotionnel du vécu d’un témoignage. »

Quelles forces recèle l’art de la représentation pour continuer à donner à regarder, à penser ces événements ultimes de notre propre histoire? Quelles sont les armes de l’image pour faire relais et lutter contre l’oubli?

L’idée ici est d’essayer de faire vivre l’aventure de la représentation, d’observer ce qui se passe à l’endroit de ce vécu. Tenter d’articuler les vies des regardeurs de passage à celles de ces enfants du passé en ouvrant l’espace artistique au maximum comme une invitation à se mettre en lien.

Il me semble que l’art peut agir comme un miroir de soi où il est possible de rencontrer l’autre différent via le champ d’émotions très personnelles, via l’imaginaire qui peut être infini et qui contient une vraie force de liant.

En somme essayer de ramener chacun à son humanité, remettre le doigt sur ce qui nos fonde, sur ce qui est meilleur en nous.

Je laisse le dernier mot à Denise Verney déportée à Ravensbrück qui écrit dans le camp:

« Créer, même et surtout ici, c’est lutter, c’est espérer, c’est vouloir vivre. »

Et sur le petit carnet qu’elle avait offert là pour Noël à son amie Violette Maurice, elle avait brodé:

 

« La vie est belle, belle toujours. »

Marie AUGER, mai 2017

décembre 2017, installation université de Lyon 3

« En avril ne te découvre pas d’un fil… »

C’était le premier jour des vacances de Pâques. Le 6 avril 1944. Les enfants avaient le nez dans les bols de chocolat. Le chien de Miron était peut-être là avec eux dans la salle à manger. Les vacances seraient de courte durée cette année  alors ils avaient tous hâte de profiter de la belle journée qui s’annonçait dans la nature si douce,  fraichement printanière d’Izieu. Les grands, se souvenant peut-être des dictons plein de sagesse de leurs « grossmutti », avaient peut-être dit aux plus petits: « En avril ne te découvre pas d’un fil« , donc on prend les gilets!

Ce fut le bruit assourdissant des bottes qui les stoppa dans leur élan et qui rompit le fil.

 

Le dicton figurait tracé au fil rouge sur le sol noir du Temple du Goût. C’était à Nantes  en mai dernier. La ville m’avait invitée à présenter une installation plastique dans ce lieu d’exposition emprunt de la mémoire négrière. Dans la suite de ma résidence lyonnaise, j’y tentai de faire appréhender la réalité des 44 enfants d’Izieu, arrêtés , déportés, assassinés sur ordre de Klaus Barbie.  Ils avaient entre 4 et 17 ans.  Comme nos enfants, ils avaient  des rêves, des parents, des amis,  des cheveux, des dents, du talent, une énergie folle… Ils étaient vivants!

Munie de sa petite valise et d’un béret rouge, de craies blanches et d’une pelote de fil vermillon,  la comédienne Thylda Barrès  avait animé l’espace  d’installation de sa présence théâtrale. Elle semblait ici avoir réellement 6 ans. Les  visiteurs qui la croisaient sur leur chemin et avec lesquelles elle entrait parfois en interaction n’avaient pas de doutes là-dessus. Imprégnée de l’histoire des 44 enfants de la colonie d’Izieu, Thylda avait formé ce dicton spontanément avec son fil de coton rouge sur son ardoise géante…

Ce dicton tracé maladroitement par une main redevenue enfant me bouleversa. Il portait en lui une insoutenable légèreté au regard des témoignages d’ Alexandre Halaunbrenner de Paul Niedermann et de Samuel Pintel, , donnés à lire ici, au regard des oeuvres autour aussi.

Enfance regorgeant de vie

Enfance massacrée.

En rencontrant Paul et Samuel , « Anciens »  d’Izieu, Alexandre qui y perdit ses deux petites soeurs Mina et Claudine, en écoutant Claude Bloch à Montluc, prison où adolescent il fut enfermé par Touvier avant d’être déporté à Auschwitz en juillet 44 dans le même convoi que mon ami Gilbert Weil, en recueillant le témoignage du procureur Viout, co-instructeur du procès Barbie, je remonte le temps et j’essaie de vivre au présent l’Histoire qui m’est contée, d’en partager la richesse avec d’autres. Lors de l’installation à Nantes, Samuel est venu de Paris pour  témoigner une fois encore de son histoire. A l’écoute de son témoignage, une personne est tombée du banc sur lequel elle était assise. L’histoire était renversante.

Cette tentative d’approcher au plus près, au plus incarné, au « presque là », je souhaiterais la faire vivre via mon travail plastique à ceux qui viennent dans notre suite pour qu’ils puissent peut-être en appréhender l’intensité, la gravité, l’essentiel pour eux, pour les générations qui viendront encore après.

Articuler l’espace de l’université entre autre à cet espace-temps là, c’est vivre une expérience de terrain.  Ramener un peu de terre de là-bas pour qu’ici  chacun qui le désire puisse se la mettre en poche comme un bouton qu’on ramasse au sol, et repartir nourri, enrichi.

Marie Auger, novembre 2017

 

 

 

 

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